Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais

Sculpture et forme

Les Bourgeois de Calais

En 1347, après le siège de Calais, six citoyens portent les clés à Édouard III. Selon Froissart, ils vont pieds nus, en chemise et corde au cou, attendant la mort. La reine Philippa obtient leur grâce. Calais garde l'épisode comme sacrifice collectif. La commande de 1884–85 attend un héroïsme lisible. Rodin choisit la marche vers la mort supposée, non le sauvetage. Aucun homme ne sait encore qu'il vivra. Le bronze conserve l'intervalle entre décision et sentence.

Auguste Rodin · 1888

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En 1347, après le siège de Calais, six citoyens portent les clés à Édouard III.

Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais
Les Bourgeois de Calais · Musée Rodin, Paris

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Faits et légendes

  • Rodin voulait à l'origine poser la sculpture directement au sol — sans aucun piédestal — afin que les figures soient au niveau des yeux des passants dans la rue, ce qui scandalisa le conseil municipal de Calais en 1895 et fut refusé pendant des décennies.
  • Il existe 13 fontes en bronze autorisées de ce groupe, réparties sur trois continents, ce qui le rend présent à la fois à Calais, Londres (Victoria Tower Gardens), Washington, Tokyo et ailleurs — chose inhabituelle pour une sculpture monumentale de cette échelle.
  • Les six figures ne montrent aucun héros ni hiérarchie : Rodin donna à chaque homme un état émotionnel différent — désespoir, résignation, défi, hébétude — et refusa de désigner un chef, chose profondément radicale pour un monument public en 1889.
  • L'événement historique qu'il représente eut réellement lieu en 1347, quand six riches bourgeois de Calais se proposèrent de se livrer à Édouard III d'Angleterre, la corde au cou, pour sauver leur ville affamée — et furent épargnés au dernier moment par l'intercession de la reine Philippa de Hainaut.
  • Rodin travailla à la commande pendant six ans à partir de 1884 et produisit alors des centaines d'études individuelles de mains, de pieds et de têtes séparément — les mains surdimensionnées et noueuses des figures furent étudiées indépendamment et comptent parmi les détails les plus reproduits de toute son œuvre.
  • La fonte de Londres, à Victoria Tower Gardens, y fut installée en 1915 après un vif débat parlementaire : Westminster refusa d'abord l'œuvre, jugée trop sombre et trop française pour un site proche du Parlement.
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Plus de détails Comment Rodin transforma un monument civique en marche de six personnes, refusa le héros unique et voulut placer les bronzes parmi les passants.

Six clés d'une ville assiégée

La chronique offre des héros, Rodin refuse le triomphe

En 1347, après le siège de Calais, six citoyens portent les clés à Édouard III. Selon Froissart, ils vont pieds nus, en chemise et corde au cou, attendant la mort. La reine Philippa obtient leur grâce. Calais garde l'épisode comme sacrifice collectif.

La commande de 1884–85 attend un héroïsme lisible. Rodin choisit la marche vers la mort supposée, non le sauvetage. Aucun homme ne sait encore qu'il vivra. Le bronze conserve l'intervalle entre décision et sentence.

Aucun protagoniste unique

Six corps égaux, six peurs solitaires

Eustache de Saint-Pierre se propose le premier ; Jean d'Aire porte la clé ; Pierre et Jacques de Wissant, Andrieu d'Andres et Jean de Fiennes affrontent chacun la peur. Ils partagent le destin sans se regarder ni se toucher.

Rodin modèle d'abord les nus puis ajoute les lourdes tuniques. Le drapé renforce la fatigue. Mains et pieds agrandis rompent l'élégance académique pour donner poids à la clé, lenteur au pas et visibilité à l'angoisse.

Un monument sans piédestal

Le visiteur doit partager le sol des condamnés

Le monument ordinaire élève son héros. Rodin veut poser le groupe sur les pavés comme une chaîne vivante de souffrance ; il envisage aussi un socle très haut détaché sur le ciel. Les deux extrêmes refusent le compromis décoratif.

Calais inaugure le bronze le 3 juin 1895 sur un socle de compromis. D'autres villes modifient encore hauteur et cadre. Le lieu décide si nous admirons des héros lointains ou rencontrons des hommes qui ont peur.

Les mains parlent plus que les visages

Chaque geste sépare l'individu de la légende

Jean d'Aire serre la clé à deux mains ; Eustache laisse tomber ses bras ; un Wissant porte la main au visage, l'autre se tourne vers la ville. Les mouvements ne forment jamais d'unisson théâtral et il n'existe pas de face correcte.

En tournant autour, le visiteur change l'ordre des émotions. Un corps en cache un autre, puis un vide s'ouvre. Rodin remplace la façade fixe par un montage dans l'espace réel. Une seule photographie réduit forcément l'œuvre.

Un original au pluriel

Les fontes ne sont pas de simples copies

Le plâtre permet des bronzes autorisés à Calais, Paris, Londres et ailleurs. La forme demeure, mais météo, architecture et circulation changent la rencontre. Pour Londres, Rodin teste même un haut socle sur un échafaudage de cinq mètres dans son jardin.

La multiplicité prolonge le sujet. Une œuvre sur six individus devient autre dans chaque ville et demande à nouveau jusqu'où une société accepte de laisser la peur d'autrui venir à sa hauteur.

Ce qu'il faut regarder

Ce qu'il faut remarquer

  • Lisez l'œuvre comme un volume : la silhouette change à chaque point de vue.
  • Remarquez comment la matière et le traitement de la surface intensifient le geste et le caractère.
  • Comparez le poids apparent du matériau avec le mouvement de la forme.

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