Wassily Kandinsky, Composition VIII

Avant-Garde

Composition VIII

Kandinsky peignit Composition VIII en 1923 alors qu'il enseignait au Bauhaus de Weimar — elle fut achevée l'année même où l'école faillit s'effondrer sous la pression politique du gouvernement de droite de Thuringe.

Wassily Kandinsky · 1923

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La toile mesure 140 × 201 cm, et Kandinsky passa des mois à régler l'emplacement de chaque cercle et de chaque diagonale dans des études préparatoires, traitant la géométrie comme un compositeur écrit une partition.

Wassily Kandinsky, Composition VIII
Composition VIII · Musée Guggenheim, New York

À la une

Faits et légendes

  • Kandinsky peignit Composition VIII en 1923 alors qu'il enseignait au Bauhaus de Weimar — elle fut achevée l'année même où l'école faillit s'effondrer sous la pression politique du gouvernement de droite de Thuringe.
  • La toile mesure 140 × 201 cm, et Kandinsky passa des mois à régler l'emplacement de chaque cercle et de chaque diagonale dans des études préparatoires, traitant la géométrie comme un compositeur écrit une partition.
  • Quand les nazis prirent le pouvoir en 1933, ils classèrent l'œuvre de Kandinsky comme « art dégénéré » : environ 57 de ses pièces furent confisquées dans les musées allemands et certaines vendues aux enchères en 1939 à Lucerne pour une fraction de leur valeur réelle.
  • Hilla Rebay, première directrice du Guggenheim et fervente admiratrice de Kandinsky, acquit Composition VIII pour la collection Solomon R. Guggenheim en 1937 — elle la qualifia de « peinture absolue » et l'accrocha comme pièce maîtresse de sa vision d'un musée non objectif.
  • Kandinsky était synesthète : il entendait littéralement les couleurs et voyait les sons, et affirmait que le jaune sonnait comme une trompette tandis que le bleu résonnait comme un violoncelle — Composition VIII est en somme sa tentative de transcrire une symphonie en peinture.
  • Malgré son aspect géométrique et froid, Kandinsky insistait sur le fait que le grand cercle dominant le coin supérieur gauche n'était ni un « soleil » ni une « planète », mais une pure force spirituelle — il écrivit longuement dans « Point et ligne sur plan » (1926) sur les raisons pour lesquelles le cercle était la plus parfaite et la plus cosmique de toutes les formes.
Source: Catalog editorial reference

Valeur estimée

Ce que cela vaut aujourd'hui

Composition VIII se trouve au musée Guggenheim de New York et n'est pas à vendre. À titre de comparaison, des toiles de Kandinsky ont atteint environ 45 millions de dollars aux enchères.

Plus de détails Comment un cours du Bauhaus a donné la toile la plus géométrique de Kandinsky.

Ce qu'on voit sur la toile

Vingt formes, aucune histoire

Sur cette toile de 140 sur 201 centimètres, aucun objet reconnaissable : ni visage, ni arbre, ni horizon. On y trouve en revanche une bonne vingtaine de formes géométriques dispersées sur un fond gris pâle, et le regard ne se pose jamais longtemps : à peine arrêté sur une figure, il glisse déjà vers la suivante. En haut à gauche, un grand cercle cerné d'un trait noir épais ; juste en dessous, un triangle noir le vise de son angle le plus aigu, comme une flèche qui a déjà perdu son élan. Dans le coin inférieur gauche, un quadrillage serré forme le seul motif vraiment régulier de toute la composition, comme une page arrachée à un cahier à carreaux. Une large bande de vert-gris sourd traverse le centre en diagonale, et des dizaines de fines lignes noires la croisent et l'entourent, pas tout à fait droites, légèrement incurvées, comme une portée musicale qu'on aurait tirée par les bords.

La couleur suit sa propre logique, indépendante de la forme. Les touches les plus chaudes, jaune dense, rouge brique, se regroupent près du bord supérieur, comme si le son tombait du haut ; les formes bleues, vertes et violettes se rassemblent dans le tiers inférieur, sur un registre plus sourd. Quelques petits cercles ne sont pas peints en aplat mais dessinés en anneaux d'épaisseurs différentes, comme des ondes à la surface de l'eau figées en pleine expansion. La toile est si grande que, debout devant elle au Guggenheim, on ne peut pas l'embrasser d'un seul regard : il faut reculer pour voir l'ensemble, puis se rapprocher pour repérer ce qui se cache dans le quadrillage.

Au-delà du cercle et du quadrillage, on trouve un croissant couché sur le côté, de petits traits en forme de virgule le long de certaines lignes, et des points minuscules dispersés près des bords, parfois à peine plus gros qu'une touche de pinceau égarée. Le fond lui-même n'est pas tout à fait blanc : c'est un beige grisâtre et chaud, qui rend les bleus et les violets froids encore plus froids, et le jaune dense encore plus chaud. Parmi les toiles de la dernière période du Bauhaus, celle-ci est sans doute la plus peuplée : ses autres compositions de la même décennie comptent nettement moins de formes, avec plus d'espace libre autour de chacune.

Comment elle a été peinte

Un tableau qui a devancé son propre manuel

Avant 1922, Kandinsky n'a presque pas touché à l'huile pendant sept ans : la révolution russe, le travail dans les commissions d'art soviétiques et l'enseignement au Vkhoutemas et à l'Inkhouk de Moscou avaient dévoré son temps d'atelier. Fin 1921, il quitte la Russie pour Berlin, et dès l'été 1922 il enseigne au Bauhaus, encore installé à Weimar, un cours de « dessin analytique » sur la façon dont la forme et la couleur se comportent seules, sans rien de figuratif derrière elles. Composition VIII, achevée en juillet 1923, est la première grande toile où il met ces idées de cours à l'épreuve de la peinture plutôt que du tableau noir.

Il ne systématisera cette même théorie par écrit qu'en 1926, dans son livre Point, ligne, plan — le tableau a devancé son propre traité de trois ans. Selon les conservateurs du Guggenheim, Kandinsky lui-même considérait cette toile comme le sommet de sa peinture d'après-guerre, après près d'une décennie sans grand format. Les archives du Bauhaus conservent des dessins préparatoires qui montrent que le quadrillage du coin et le grand cercle ont changé de place plus d'une fois avant de trouver leur emplacement définitif.

Cette année-là, Paul Klee et Lyonel Feininger enseignaient à ses côtés au Bauhaus. Contrairement à ses années munichoises, où il peignait parfois d'instinct sans aucune esquisse, Kandinsky a traversé pour Composition VIII des dizaines de petites études à l'encre et à l'aquarelle ; plusieurs sont aujourd'hui conservées dans les archives du Bauhaus à Berlin, et non aux côtés de la toile achevée.

D'où viennent les images

Des cavaliers en flammes à la géométrie nue

Les premières Compositions de Kandinsky, peintes avant 1914, n'avaient rien de commun avec celle-ci : villes en feu, cavaliers au galop, barques qui chavirent, scènes quasi apocalyptiques déguisées en semi-abstraction. Les trois premières toiles de la série ont brûlé en 1944, lors d'un raid aérien sur la ville allemande où la collection était conservée ; il n'en reste que des photographies en noir et blanc. Composition VII, achevée en 1913, a survécu et se trouve depuis à la galerie Tretiakov : c'est la dernière œuvre de cette période précoce et explosive.

Entre la VII et la VIII, il y a cinq ans, une révolution et un exil. De 1915 à 1921, Kandinsky vit à Moscou, enseigne au Vkhoutemas aux côtés de Malevitch et Rodtchenko, et se confronte de plein fouet au suprématisme et au constructivisme, à leur conviction qu'un cercle, un carré ou une droite en disent plus qu'un coup de pinceau chargé de geste. Ce même goût pour le cercle nu, sans aucun référent, il le poussera à l'extrême trois ans plus tard dans Plusieurs cercles, où il ne reste plus que des disques de tailles diverses flottant sur un fond sombre. Sur le parcours qui a mené un juriste formé à Moscou jusqu'à la peinture, on trouvera plus de détails sur sa page d'artiste.

De Malevitch, il retient la conviction que la forme géométrique peut se suffire à elle-même, mais pas son purisme : le Carré noir de Malevitch refuse délibérément jusqu'à l'idée d'une couleur-son, alors que Kandinsky continue d'affirmer que chaque forme porte son propre « son », une idée rapportée de Munich qu'il ne lâchera pas, même au cœur de ses expériences les plus constructivistes.

Le destin de l'œuvre

D'un atelier de Dessau tout droit à New York

Au printemps 1929, Solomon Guggenheim et son épouse Irene, en tournée européenne avec Hilla Rebay, s'arrêtent à l'atelier de Kandinsky à Dessau — le Bauhaus s'y était déjà installé après avoir quitté Weimar. Rebay pousse depuis des années Guggenheim vers la peinture abstraite plutôt que vers les paysages et les portraits, et c'est vers cette toile précise qu'elle le conduit. Guggenheim achète Composition VIII sur-le-champ : elle devient ainsi la première d'une collection qui comptera finalement plus de cent cinquante œuvres de Kandinsky.

La toile avait déjà quitté l'Allemagne plusieurs années avant que les musées allemands ne commencent à perdre des œuvres de Kandinsky dans la campagne contre l'« art dégénéré » : elle se trouvait alors depuis un bon moment à New York. En 1939, la collection de Guggenheim donne naissance au Museum of Non-Objective Painting, l'institution qui précède l'actuel musée, et en 1959 elle rejoint le bâtiment en spirale de Frank Lloyd Wright sur la Cinquième Avenue, où le tableau est accroché depuis lors, ne le quittant que pour de rares prêts — le plus récent en 2021-2022, pour la rétrospective « Vasily Kandinsky : Around the Circle », où elle occupait une place centrale.

Ce voyage de 1929 n'était pas une visite isolée : Rebay avait tracé, pour plusieurs années, un itinéraire d'achats à travers les ateliers des peintres abstraits d'Europe, et Composition VIII fut moins un coup de chance isolé que le premier geste d'une stratégie qui allait finir par construire le musée lui-même. La toile n'a plus jamais quitté les collections du Guggenheim depuis : jamais vendue, jamais mise en gage, jamais prise dans un litige de restitution, à la différence de bien d'autres œuvres que la guerre avait laissées en Europe.

Sa trace dans la culture

La toile qui a aidé à dessiner son propre musée

Hilla Rebay croyait que la peinture « non objective », comme Composition VIII, n'était pas un décor mais un langage visuel neuf, qui appelait une salle neuve. Elle transmet cette conviction à Frank Lloyd Wright pendant qu'il conçoit le bâtiment de la Cinquième Avenue : la rampe en spirale ininterrompue devait permettre au visiteur de traverser la peinture abstraite sans trébucher sur des seuils entre les salles, un peu comme écouter une musique sans silence entre les mouvements. En ce sens, des toiles comme celle-ci ont contribué à façonner l'un des bâtiments de musée les plus reconnaissables du XXe siècle.

Le contenu du cours qui a donné naissance à ce tableau est devenu, quelques années plus tard, Point, ligne, plan, un livre entré dans les programmes des écoles de design et qui revient encore dans les cours de théorie des couleurs et de composition. La synesthésie de Kandinsky, connue même de ceux qui n'ont jamais ouvert un livre sur le Bauhaus, a fait de Composition VIII une illustration récurrente dans les textes sur la perception des couleurs et des sons : les chercheurs reviennent sans cesse à cette toile précise comme à leur exemple historique le plus clair. Aujourd'hui, on la reconnaît plus souvent sur une couverture de livre ou une affiche que sur un mur de musée — elle circule depuis longtemps bien au-delà du bâtiment qui l'abrite.

Parmi les collègues de Kandinsky au Bauhaus, c'est Josef Albers qui reprend le plus directement ce vocabulaire quadrillé de la dernière période, avant de développer aux États-Unis sa propre théorie des carrés de couleur, avec une dette évidente envers l'enseignement de Kandinsky. Des décennies plus tard, ce même vocabulaire, le cercle nu, le triangle, la grille, resurgit dans l'op art des années 1960, chez des peintres comme Victor Vasarely, même si les historiens de l'art restent prudents quant à une filiation directe.

Ce qu'il faut regarder

Ce qu'il faut remarquer

  • Cherchez le rythme, plutôt qu'un récit, dans l'interaction des cercles, des arcs et des diagonales.
  • Remarquez comment la couleur répartit les accents presque comme des thèmes musicaux.
  • Comparez la précision géométrique avec la sensation de mouvement libre.

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