Egon Schiele, La Mort et la Jeune Fille

Expressionnisme

La Mort et la Jeune Fille

L'homme du tableau est Schiele lui-même ; le sujet est lié à sa rupture avec son modèle et amante Wally.

Egon Schiele · 1915Belvédère, Vienne

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Les draps froissés sont peints pour ressembler à une terre nue et rocailleuse — un sol pour une tombe.

Egon Schiele, La Mort et la Jeune Fille
La Mort et la Jeune Fille · Belvédère, Vienne

À la une

Faits et légendes

  • L'homme du tableau est Schiele lui-même ; le sujet est lié à sa rupture avec son modèle et amante Wally.
  • Les draps froissés sont peints pour ressembler à une terre nue et rocailleuse — un sol pour une tombe.
  • Les corps anguleux et osseux sont le style nerveux caractéristique de Schiele.
  • Schiele fut accusé à plusieurs reprises d'indécence et fut une fois arrêté à cause de ses dessins.
  • Il mourut à 28 ans de la grippe espagnole, trois jours après sa femme enceinte.
Source: Wikipedia
Plus de détails Schiele se peint en Mort qui enlace l'amante qu'il vient de quitter, l'année de son mariage.

Ce qu'on voit sur la toile

Deux corps, aucune échappée

La toile est presque carrée — 150 sur 180 centimètres — et elle ne contient qu'eux deux, serrés l'un contre l'autre, sans le moindre détail de fond pour détourner le regard de l'étreinte. L'homme porte un vêtement gris grossier, plus proche d'une bure de moine que d'habits ordinaires : il est à genoux, les bras ballants, le visage tourné de côté, le regard perdu au-delà d'elle, il ne voit pas la femme qui s'accroche à lui des deux mains. Elle a le visage étroit, les cheveux sombres et emmêlés, une robe verte striée de roux et de rouge, sans qu'on sache si c'est le tissu lui-même ou quelque chose de plus inquiétant. Les deux figures ont des doigts anormalement longs, aux articulations saillantes comme sur une planche d'anatomie : Schiele a dessiné des mains toute sa carrière avec une obsession presque clinique, et il pousse ici cette anguleur jusqu'au grotesque.

La pose tient à la limite de l'effondrement : genoux et coudes forment un triangle aigu et instable, comme si les deux corps allaient basculer d'un instant à l'autre. La palette est faite de gris, d'ocre roussi, de vert terni, de noir, avec un seul accent vif, une tache rouge au col de la femme. Le titre annonce le sujet sans détour, et pourtant aucun attribut classique de la mort ne figure ici : ni faux, ni crâne, ni squelette. La Mort de Schiele s'habille comme un ascète et enlace comme un amant, c'est bien pour cela que la scène se lit moins comme une violence que comme un adieu ultime et sans issue. Pour Schiele, la toile est grande : il travaillait d'habitude sur des formats verticaux, étroits, presque grandeur nature, alors qu'ici le couple s'inscrit dans un champ presque carré, comme allongé dans une niche en forme de dalle funéraire. Le contour des figures est cerné d'un trait noir épais, comme taillé au couteau, la même ligne heurtée que dans ses dessins au graphite. Le fond, lui, n'est presque pas peint : il reste clair, à peine esquissé, comme si le couple avait été découpé dans le vide.

Dans le coin supérieur droit de la toile figurent la signature et la date, en lettres capitales : EGON SCHIELE 1915. Schiele plaçait sa signature au recto plutôt que de la reléguer au dos, une habitude partagée par les peintres proches de la Sécession, qui traitaient le paraphe comme un élément de plus dans la composition plutôt que comme une simple mention d'archive.

Comment elle a été peinte

Un mariage, une convocation militaire et un miroir d'atelier

L'année 1915 tient, pour Schiele, en quelques semaines de bouleversement total. Le 17 juin, il épouse Edith Harms, fille d'une famille viennoise modeste mais respectable ; quatre jours plus tard, il reçoit l'ordre de se présenter au service militaire à Prague — l'Autriche-Hongrie, en pleine guerre, manque désormais de soldats, et un peintre autrefois jugé inapte pour raisons de santé se retrouve déclaré bon pour le service. Peu avant le mariage, il avait rompu avec Wally Neuzil, son modèle et compagne depuis 1911. Selon ce qu'on en a rapporté, leur dernière conversation eut lieu dans un café du quartier viennois de Hietzing : Schiele lui annonça qu'il épousait Edith, tout en lui proposant de continuer à passer quelques semaines ensemble chaque été, sans sa femme. Elle refusa et partit ; ils ne se revirent jamais. Personne ne peut vérifier ce dialogue plus d'un siècle plus tard, mais les biographes s'accordent sur la rupture elle-même. Au bout d'un mois de service à Prague, Schiele est transféré à Vienne même, assez près pour rentrer le soir dans son atelier et continuer à peindre ; l'affectation plus rude, comme commis dans un camp d'officiers russes prisonniers près de Mühling, ne commence qu'en mai 1916, alors que Mort et jeune fille était déjà achevé.

Schiele a peint la toile dans son atelier du 101, Hietzinger Hauptstraße, qu'il avait loué en octobre 1912 et gardé jusqu'en juin 1918, presque jusqu'à sa mort. C'est précisément ce tableau qu'on voit dans la célèbre photographie de Schiele debout devant le grand miroir de l'atelier, la toile sans cadre accrochée juste derrière lui. Ses titres de travail furent bien plus neutres, d'abord « Homme et jeune fille », puis « Corps enlacés » ; le titre actuel ne s'est fixé qu'en 1917, après que Wally soit morte de la scarlatine le 25 décembre, alors qu'elle servait comme infirmière de la Croix-Rouge dans la ville de Sinj, en Dalmatie ; elle avait 23 ans. Le tableau, en somme, a précédé son propre titre de deux ans.

La famille d'Edith, protestante et dirigée par un maître serrurier, habitait juste en face de l'atelier de Schiele, Hietzinger Hauptstraße ; elle s'opposa d'abord au mariage : trois ans plus tôt, en avril 1912, Schiele avait été arrêté à Neulengbach, accusé d'avoir séduit une mineure. Le tribunal abandonna ce chef d'accusation en deux semaines, ne laissant qu'une amende pour des dessins jugés obscènes trouvés chez lui, mais sa réputation de scandaleux lui resta longtemps attachée.

D'où viennent ces images

Un motif de la Renaissance, retourné

Schiele n'a pas inventé le motif de « la Mort et la Jeune Fille » : il vient de la Renaissance nordique, où un vieillard squelettique saisit une jeune beauté en guise de memento mori — les versions les plus connues, au XVIe siècle, sont dues aux maîtres allemands Hans Baldung Grien et Niklaus Manuel Deutsch, chez qui un squelette décharné s'agrippe littéralement à une jeune femme richement vêtue. Schiele inverse le schéma, sa Mort n'est pas un squelette mais un homme en bure, et c'est la jeune fille qui se cramponne à lui plutôt que de reculer d'horreur. Le maître le plus proche, ici, est Gustav Klimt, qui avait pris Schiele sous son aile dès 1907. « Le Baiser » de Klimt montre lui aussi un couple enveloppé dans un même manteau, une tendresse poussée jusqu'au point où les deux figures se dissolvent l'une dans l'autre. Schiele semble reprendre le même procédé, le vêtement commun, l'étreinte, le tissu à motifs sous les pieds, et en essore tout l'or, ne laissant que cendre et ocre : chez Klimt, le manteau mène à l'extase ; chez Schiele, à la mise en terre.

Il existe aussi une œuvre presque contemporaine : La Fiancée du vent d'Oskar Kokoschka (1913-1914), où l'artiste s'est peint lui-même enlacé avec Alma Mahler dans un ciel d'orage ; le tableau a été réalisé presque en parallèle, et les deux peintres évoluaient alors dans le même cercle viennois, même si leurs chemins se séparaient déjà de plus en plus vers 1915. Une troisième strate tient à une expérience partagée par toute la scène viennoise en 1909 : à l'exposition de la Kunstschau, le jeune Schiele découvre pour la première fois la peinture de Van Gogh, et cette ligne nerveuse et déchirée, qu'on retrouve dans « La Nuit étoilée », l'a poussé vers cette même manière déformante qui donne, sur cette toile, ces coudes aigus et ces doigts allongés.

Le titre allemand lui-même, « Der Tod und das Mädchen », précède Schiele : dès 1817, Franz Schubert met en musique un poème de Matthias Claudius portant ce titre, puis en 1824 reprend ce thème dans le mouvement lent de son quatuor à cordes n° 14, surnommé lui aussi « La Jeune Fille et la Mort ». Au début du XXe siècle, à Vienne, cette formule évoquait déjà une rencontre fatale avec la mort ; Schiele s'appuyait donc autant sur cette tradition musicale que sur la peinture.

Ce qu'il est advenu de l'œuvre

De l'atelier du peintre au Belvédère supérieur

Schiele n'a presque pas vu ce tableau se forger sa réputation : il meurt de la grippe espagnole le 31 octobre 1918, à 28 ans, trois jours après son épouse Edith, alors enceinte. On sait peu où la toile est passée dans les années qui suivent sa mort, mais le moment où sa trace redevient sûre est net : en 1930, le Belvédère de Vienne l'acquiert et, selon le registre d'inventaire du musée lui-même, l'achat s'est fait auprès de la Sécession de Munich. Son numéro d'inventaire, le 3171, n'a pas changé depuis, et pendant près d'un siècle la toile n'a pas quitté les murs du musée. Le palais du Belvédère supérieur lui-même fut construit au début du XVIIIe siècle comme résidence d'été du prince Eugène de Savoie et ne devint un musée qu'après la Première Guerre mondiale — la toile et le bâtiment qui l'abrite sont donc, en tant qu'objets de musée, presque contemporains.

Elle a figuré dans toutes les grandes rétrospectives Schiele organisées par le Belvédère, en 1954, 1968, 1990, 2011, puis à nouveau en 2018 pour le centenaire de la mort de l'artiste, occupant chaque fois une place centrale dans la salle. Aujourd'hui, elle est accrochée dans la collection permanente de peinture viennoise du tournant du siècle, au Belvédère supérieur, aux côtés de Klimt et d'autres artistes du cercle de la Sécession, ce même milieu où Schiele avait fait ses débuts d'adolescent et obtenu ses premières commandes. Pour le musée, c'est un cas rare : la provenance du tableau est documentée presque sans lacune depuis cet achat de 1930, une rareté pour une collection viennoise du début du XXe siècle, si profondément brassée par les guerres et les ventes forcées de ces décennies, même si la plus grande collection Schiele au monde ne se trouve pas au Belvédère mais au Leopold Museum de Vienne.

L'achat a eu lieu en 1930, huit ans avant l'Anschluss de 1938 et la vague de confiscations et de ventes forcées qui a ensuite rebrassé une bonne partie des collections viennoises : cette coïncidence de calendrier explique justement pourquoi la provenance du tableau ne comporte aucune zone d'ombre liée à la guerre, contrairement à tant d'autres œuvres de l'époque de la Sécession.

Sa trace dans la culture

Un film, et une tombe retrouvée un siècle plus tard

Le titre s'est si bien fondu avec la vie de Schiele qu'en 2016, un biopic sur l'artiste a repris exactement ce nom : Egon Schiele : Tod und Mädchen (Mort et jeune fille), réalisé par Dieter Berner d'après le roman de Hilde Berger, qui met en scène la liaison avec Wally et le mariage avec Edith comme une intrigue tout droit sortie de cette toile ; les affiches du film citent la composition sans détour, deux figures enlacées sur fond gris. Cette coproduction austro-luxembourgeoise a connu sa première mondiale le 26 septembre 2016, au Festival du film de Zurich.

Exactement cent ans après la mort de Wally Neuzil, en 2017, des historiens et des journalistes ont localisé sa tombe dans la ville croate de Sinj, au cimetière Saint-François, où elle avait été enterrée le 27 décembre 1917 aux côtés d'un officier autrichien qu'elle n'avait jamais connu. La découverte a fait le tour des publications d'art précisément parce que le nom de Wally reste inséparable de ce tableau : une femme jadis abandonnée pour un mariage plus avantageux a retrouvé, un siècle plus tard, un nom et une place sur la carte, un curieux écho à la façon dont son visage est resté figé pour toujours sur la toile qui porte sa mémoire. La composition elle-même, un couple fondu dans une étreinte au bord de la chute, est depuis devenue une sorte de raccourci visuel pour l'amour voué à l'échec ou toxique, et on la retrouve sur des affiches et des couvertures de livres ; les publications de musées l'impriment souvent en regard du « Baiser » de Klimt, comme un contrepoint : là, l'euphorie dorée de l'étreinte, ici, la même étreinte, mais de l'autre côté d'une rupture.

Le biopic de 2016 a eu une seconde vie : en juillet 2025, la Neue Galerie de New York, musée consacré à l'art viennois et allemand du début du XXe siècle, l'a projeté à nouveau dans le cadre de son cycle « Burning Passions : Love and Creativity », consacré aux artistes et à leurs amours tumultueuses. La séance affichait complet à l'avance.

Ce qu'il faut regarder

Ce qu'il faut remarquer

  • Remarquez l'étreinte désespérée des mains — une étreinte sur le point de se rompre.
  • Observez les plis « terreux » de l'étoffe sous les figures.
  • Comparez la ligne brisée avec la douceur d'un nu classique.

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